À Masina Rail 1, dans la commune de Masina, la terre ne dort pas. Entre rizières et parcelles maraîchères, des hommes et des femmes travaillent pour produire une partie de ce qui arrive dans les assiettes des Kinois. Mais derrière cette activité agricole se cachent aussi d’énormes efforts et sacrifices.
À quelques kilomètres de l’agitation du centre de Kinshasa, le paysage change. À Masina Rail 1, les terrains agricoles s’étendent sur un vaste espace où le travail de la terre rythme la vie de plusieurs familles.
Ici, le riz occupe une place particulière. Le site est à vocation rizicole sur une superficie annoncée de 1 350 hectares, dont environ 1 000 hectares seraient réservés à la riziculture. Le calendrier agricole est cependant étroitement lié à celui des eaux : la culture du riz intervient notamment de janvier à mai, avant de laisser place à d’autres cultures. Pour ceux qui travaillent sur le site, la riziculture n’est donc pas une activité secondaire. Elle constitue une source de revenus et participe à la subsistance des familles.
Parmi ceux qui vivent cette réalité au quotidien, Maman Marie-Jeanne, responsable de dépôt sur le site, également cultivatrice de riz et de légumes. Son quotidien est partagé entre le maraîchage et la riziculture. « Je fais partie des cultivateurs de riz », explique-t-elle, précisant qu’elle travaille également dans les cultures maraîchères.
Mais travailler à Masina Rail n’est pas toujours facile. Marie-Jeanne évoque notamment les difficultés rencontrées sur le site. Malgré ces contraintes, elle continue d’arroser, de cultiver et de vendre sa production.

Faible consommation du riz local
Une question demeure pourtant : si le riz est produit à quelques kilomètres des consommateurs, pourquoi une partie des Kinois continue-t-elle de se tourner vers le riz importé ?
Pour Papa Amédée Nzinga, secrétaire du site, l’une des réponses se trouve dans le manque d’information. Selon lui, les consommateurs ne connaissent pas suffisamment l’existence et les caractéristiques du riz produit localement. Cette méconnaissance contribue, à l’en croire, à maintenir la préférence pour le riz importé.
Autrement dit, le problème ne serait pas uniquement celui de la production. Le riz local doit aussi être mieux connu et davantage valorisé auprès des consommateurs.
Cette perception rejoint le témoignage de Maman Marie-Jeanne, qui défend pour sa part la qualité du riz produit sur le site. « Notre riz est meilleur »
Pour Marie-Jeanne, le riz local dispose d’un argument de taille : sa qualité. Elle estime que le riz produit sur place est meilleur et le qualifie de « riz bio », expliquant que sa production repose principalement sur l’eau et la terre, sans recours aux produits chimiques. Elle souligne également l’existence de différentes variétés de riz produites sur le site.
Cette affirmation traduit surtout la perception d’une productrice qui souhaite voir le riz local davantage reconnu par les consommateurs kinois. Pour elle, le paradoxe est évident : Kinshasa dispose, sur son propre territoire, de producteurs capables de fournir du riz, mais une partie des consommateurs ne connaît pas suffisamment cette production.
Le défi est donc aussi celui de la promotion et de la valorisation du produit local.
La rivière N’djili déstabilise le travail
Mais avant même de penser à mieux vendre le riz, encore faut-il pouvoir le produire dans de bonnes conditions.
À Masina Rail, Papa Amédée Nzinga décrit l’eau comme l’une des principales difficultés auxquelles les producteurs sont confrontés.
Le site étant lié aux variations du niveau des eaux de la rivière N’djili, une montée importante peut rapidement compromettre les cultures. Lorsque le niveau de l’eau augmente de manière incontrôlée, les producteurs peuvent perdre la maîtrise de leurs terrains et voir leurs récoltes menacées.
Pour les familles qui dépendent de cette activité, les conséquences vont bien au-delà du champ.
Papa Amédée Nzinga rappelle en effet que le riz représente aussi une source de revenus. Une fois vendu, l’argent obtenu permet aux producteurs d’acheter d’autres produits nécessaires à leur quotidien.
Le riz nourrit à la fois les familles par sa consommation et leur économie par sa commercialisation.

Préserver la terre pour continuer à produire
Pour le Dr Patrick Lusala, coordonnateur du programme Santé Environnement de Médecins du Monde France, l’avenir de ces producteurs passe également par des pratiques agricoles durables et un accompagnement adapté. Son organisation accompagne les maraîchers notamment à travers des formations, conseils sur les pratiques agricoles et certains équipements destinés à réduire les risques liés au travail.
Mais le Dr Patrick Lusala attire surtout l’attention sur une question fondamentale : la préservation des terres agricoles.
« Sans la terre, ils ne sont rien », souligne-t-il, rappelant que les producteurs ne peuvent pas travailler si les espaces agricoles sont menacés.
À cela s’ajoute la nécessité de mieux maîtriser l’eau. Le Dr Patrick Lusala évoque notamment un projet autour de la réhabilitation des digues et de la gestion des eaux du site, ainsi que la stabilisation de la route permettant aux engins d’accéder aux exploitations.
Produire localement, mais aussi convaincre
Les défis se croisent. Il faut protéger les terres, maîtriser l’eau, améliorer les infrastructures, accompagner les producteurs et renforcer la transformation. Mais il faut également faire connaître le riz local aux consommateurs.
Entre le champ et l’assiette, il reste donc un travail de sensibilisation à mener. Car produire du riz à Kinshasa est une chose. Faire en sorte que le Kinois connaisse, apprécie et choisisse le riz produit près de chez lui en est une autre.
Masina Rail, un potentiel à ne pas perdre
Maman Marie-Jeanne cultive et vend. Papa Amédée Nzinga témoigne des difficultés et du rôle économique du riz. Le Dr Patrick Lusala insiste sur l’accompagnement, la santé des producteurs et la protection des terres.
Trois voix qui racontent une même réalité : Masina Rail est plus qu’un simple espace agricole. C’est un lieu de production, de revenus et d’activité pour des familles, mais aussi un potentiel pour l’approvisionnement alimentaire de Kinshasa.
Seule condition, permettre aux producteurs de continuer à cultiver, et que les terres soient protégées, les eaux mieux maîtrisées et le riz local sorte de l’ombre.
Car derrière chaque sac de riz produit à Masina Rail, il y a des heures de travail, des familles qui espèrent vivre de leur activité et une question qui interpelle toute la ville : à l’heure où Kinshasa cherche à renforcer sa sécurité alimentaire, pourquoi ne pas mieux valoriser ce qui pousse déjà sur place ? Car ces cultivateurs ne cultivent pas seulement le riz, mais aussi et surtout l’espoir.
Parfait MONSENGWO

