Dans les allées animées du marché Gambela, au cœur de Kinshasa, une fumée dense s’élève chaque matin, portant avec elle l’odeur familière du poisson fumé.
C’est là que nous rencontrons Alphonsine Wawa, la cinquantaine révolue, figure emblématique du commerce de poissons fumés depuis plus de deux décennies.
Assise sur un tabouret en bois, entourée de ses paniers tressés et de ses étals noircis par les braises, elle nous raconte son parcours avec une dignité tranquille et une lucidité désarmante.

« Le poisson, c’est ma vie. »
« J’ai commencé à vendre du poisson fumé depuis 1999, après la guerre. Mon mari était parti, les enfants avaient faim. J’ai appris à fumer le poisson avec ma tante à Kinkole. Depuis, je n’ai jamais arrêté », a-t-elle confié.
Le fumage, explique-t-elle, est un art autant qu’un labeur. Il faut choisir les bons poissons souvent du capitaine ou du tilapia, les nettoyer, les saler, puis les fumer lentement sur des braises de bois rouge. Le processus peut durer jusqu’à huit heures, selon la taille du poisson et l’humidité ambiante. « Ici, au marché Gambela, on commence à 5h du matin. Il faut être là avant les camions. Le poisson vient du fleuve, parfois de l’Équateur. Mais les prix montent, et les clients veulent toujours négocier ».
Entre précarité et résilience
Le commerce du poisson fumé est un pilier de l’économie informelle congolaise, mais il reste fragile. En ce qui concerne les difficultés, Mama Alphonsine évoque la hausse du prix du bois, les taxes informelles, l’insécurité nocturne, et l’absence de soutien institutionnel. « On paie pour l’espace, la sécurité et les bras qui portent les paniers. Mais personne ne vient nous former ou nous aider à mieux vendre. Pourtant, on nourrit la ville », déplore-t-elle.
Elle rêve d’un espace mieux aménagé, avec des fours améliorés et un accès à l’eau potable. Elle évoque aussi les femmes de son association, qui tentent de mutualiser leurs ressources pour acheter encore plus gros et résister aux fluctuations du marché.
Au-delà du commerce, Mama Alphonsine incarne un leadership discret. Elle forme les jeunes filles du quartier en leur apprenant à fumer le poisson, à gérer un petit budget et à négocier avec les clients. « Je dis toujours, même si tu n’as pas étudié, tu peux apprendre à te débrouiller. Le poisson fumé m’a permis d’élever mes enfants. Aujourd’hui, l’un est à l’université».

Une voix pour les invisibles
Son témoignage met en lumière les femmes du marché, souvent invisibles dans les politiques publiques, mais essentielles à la sécurité alimentaire urbaine. Elles sont les gardiennes d’un savoir-faire ancestral, en ce moment où la contrefaçon alimentaire est l’une des armes utilisées par les ennemis de la bonne santé pour détruire des vies. Elles sont les actrices d’une économie de survie et porteuses d’une résilience silencieuse.
Linda Imbanda

